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| Le massacre de Fraissinet-de-Fourques (21 février 1703) |
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Pierre Miquel [1] en fait un aperçu très succinct très exagéré : "André Castanet domine les ravins du Tarnon sur les pentes du mont Aigoual. Ce cardeur de laine connaît sa montagne dans ses moindres recoins : il a été garde forestier. Il doit venger sa mère et sa sur, tuées par les dragons. Il a exterminé toute la population d'un village papiste, Fraissinet-de-Fourques, y compris femmes et nourrissons." Antoine Court [2] paraît gêné pour raconter ce drame et n'y consacre que 26 lignes : "Cependant les représailles allaient toujours en augmentant, et devenaient la source d'une infinité de cruautés. Les habitants de Fraissinet-de-Fourques en firent une triste expérience. Ils avaient commis divers excès contre les protestants du canton, et tout récemment à l'égard de quelques filles qui revenaient d'une assemblée, et qui avaient des parents parmi les camisards. Castanet forma le dessein d'entrer dans leur bourg, et peut-être de faire main basse sur eux ; il se mit en devoir d'exécuter son entreprise. Le mercredi des cendres, les habitants se retranchèrent dans deux maisons, et se confiant en leurs forces, ils ne répondirent qu'à coups de fusils à la sommation qu'on leur fit de se rendre. Castanet, outré de colère, s'écarta de l'endroit d'où partaient les coups et fut livrer aux flammes les maisons dégarnies ; et toutes les personnes qui eurent le malheur d'être sans défense furent passées au fil de l'épée ; on assure qu'il périt quarante personnes(a) dans cette boucherie ." (a) On m'a assuré qu'un nommé Liron, de Meyrueis, usa ici de beaucoup de cruauté, et qu'après avoir arraché du ventre de la femme d'Antoine Mazauric, fils d'Olivier, et lieutenant de bourgeoisie, l'enfant dont elle était grosse, il l'exposa à la pointe d'un piquet. Il savait, sans doute, que dans une assemblée massacrée dans le Vivarais en 1689, où il périt plus de trois cents protestants, un dragon perça d'un coup de baïonnette un enfant à la mamelle, et l'élevant en l'air, criait à ses camarades :"Hei ! vois-tu cette grenouille." Cependant, cette barbarie de Liron fit horreur aux protestants, même aux camisards qui n'eurent plus que du mépris pour lui : cet homme féroce doit être mort à Anduze. Robert Poujol détaille cet épisode en lui consacrant un chapitre entier dont la plupart des éléments sont repris ci-dessous. Il utilise 4 sources :
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| Notes |
| 1 - Pierre Miquel in Les guerres de religion - Librairie Arthème Fayard - 1980 |
| 2 - Antoine Court in Histoire des troubles des Cévennes ou de la guerre de Camisards sous le règne de Louis le Grand -Les presses du Languedoc - 2002 - P. 161-162 |
| 3 - AD Hérault C.252 : document de 91 pages de la main de Jacques Combemale, notaire, juge et premier consul de Fraissinet. |
| Le contexte historique |
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Le massacre de Fraissinet du 21 février 1703 doit être ramené dans son cadre historique et psychologique et situé trois perspectives : a) Nous sommes en février 1703. L'armée royale, mise en échec par les camisards, réfléchit sur sa défaite et recherche les moyens de la victoire. Les propositions affluent à Versailles et ont toutes un objectif commun : terroriser la population cévenole. C'est ainsi que Julien écrit le 5 février 1703 au ministre de la Guerre1 : "Je dois vous prier d'être persuadé que tout le menu peuple nouveau converti en général, et en particulier de toutes les Cévennes, sans distinction de sexe, depuis l'âge de sept ans jusques aux vieillards, sont absolument coupables et révoltés, et doivent être regardés comme criminels de lèse-majesté." Et plus loin, imaginant que des crimes ou des exactions soient commis dans un village, Julien ajoute : "Mon avis serait que, dans le même moment, un gros détachement des troupes du roi se portât audit village, l'enveloppât, fît sortir tous les anciens catholiques et ceux des nouveaux convertis qui ne sont pas paysans, et après qu'on fît main basse sans miséricorde sur tout ce qu'on trouverait de menu peuple, sans distinction de sexe ni d'âge." Un enfant de sept ans peut être considéré comme un criminel de lèse-majesté. La loi du talion permet à un général de l'armée royale de proposer froidement le génocide de toute une population, avec le cynisme supplémentaire d'exclure du massacre les bourgeois et les gens de qualité. Sans doute était-ce une habitude de l'époque que de livrer corps et biens les paysans aux troupes d'invasion. Les "Miquelets" du Roussillon ont laissé à cet égard une solide réputation d'égorgeurs et de pillards dans les Cévennes. Il faut rendre, malgré tout, justice à Louis XIV (et à son entourage) qu'il n'a pas encouragé les chefs militaires en Languedoc à exécuter massivement les otages. Le gouvernement a souvent, hélas, fermé les yeux. Il a toléré les rafles et les déportations de communautés entières, notamment de Mialet et de Saumane (fin mars 1703). Mais le brigadier-général Julien était parmi les chefs les plus répressifs et les plus dénués de scrupule. Sa lettre du 5 février 1703 montre à quel point l'idée des représailles collectives "était dans l'air". Comment cette idée aurait-elle pu être absente des chefs camisards ? b) En second lieu, le massacre de Fraissinet est l'aboutissement d'une longue inimitié entre habitants de Rousses, protestants, et habitants de Fraissinet, catholiques. Pendant un siècle et demi, les habitants des deux mandements rivaux s'étaient tourné le dos. Depuis la Révocation, la compagnie de bourgeoisie de Fraissinet tenait le haut du pavé et ne perdait aucune occasion de brimer les populations de Rousses et de Vébron désarmées. Dès le début de la guerre des Camisards, la compagnie de bourgeoisie de Fraissinet avait rançonné les habitants du hameau de Massevaques où se trouvait la famille de Castanet. Enfin, il existait une raison plus proche de l'inimitié des gens de Rousses : les habitants de Fraissinet avaient surpris une assemblée entre Carnac et Fraissinet. La compagnie de bourgeoisie s'empara d'un certain nombre de participants, presque tous des filles. Elles furent déchaussées et dépouillées d'une partie de leurs habits, puis battues et abandonnées dans la montagne. Parmi elles se trouvait une sur de Castanet. Les gens de Rousses et de Carnac en furent très irrités. c) La troisième raison pour déclencher la tuerie de Fraissinet fut sans doute le prophétisme camisard. Robert Poujol propose l'hypothèse suivante : lorsque les bandes de Castanet, de Roland et de Moulines se dirigent dans la matinée du 21 février sur Fraissinet, les camisards qui en font partie ont le sentiment d'accomplir une marche vengeresse vers "Babylone". Le village catholique symbolise à leurs yeux la cité païenne et oppressive que leurs prophètes leur ont commandé de détruire. Les habitants sont considérés comme "les plus méchants papistes du monde" Peut-être certains d'entre eux, imprégnés de culture biblique, récitent-ils à haute voix l'oracle du prophète Ésaïe contre Babylone : "Je punirai le monde pour sa malice et les méchants pour leur iniquité; je ferai cesser l'orgueil des superbes et j'abattrai l'insolence des tyrans; ceux qu'on trouvera seront transpercés; ceux qu'on saisira tomberont par l'épée; leurs enfants seront écrasés sous leurs yeux; leurs maisons seront pillées; leurs femmes seront outragées." Mais les camisards sont loin d'être tous des tueurs fanatiques. La plupart d'entre eux sont de braves gens, originaires du terroir, ni meilleurs ni pires que la moyenne des Cévenols. Si les camisards veulent détruire la " Babylone " qui les opprime, ils aspirent surtout à une " terre promise " où on ne serait plus molesté sur le chapitre de la religion, où on ne forcerait plus personne d'aller à la messe, où chacun pourrait lire la Bible librement. |
| La reconstitution du massacre de Fraissinet |
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Castanet commence dès le lundi 12 février 1703 ses préparatifs d'attaque de Fraissinet. La partie sera dure car la compagnie de bourgeoisie (catholique), commandée par Olivier Mazauric (notable du village), bien armée et bien entraînée, est sur ses gardes. Cette compagnie ne se bornait pas à assurer la défense de Fraissinet. Elle était souvent utilisée, sous les ordres de César de Grolée (comte de Peyre, lieutenant général en Gévaudan) et de M. de Mirai, (commandant les milices de la région de Florac) à des opérations défensives ou offensives dans les Cévennes. Castanet pense qu'il n'est pas possible de surprendre cette compagnie très aguerrie par une attaque de nuit ; il décide que l'assaut aura lieu de jour, mais avec des effectifs très importants. Il décide de faire appel aux bandes voisines, celles de Roland et celles de Moulines. Les journées du 12 au 15 février sont consacrées à des liaisons et à des conciliabules entre chefs camisards. Finalement, il est décidé de rassembler à Vébron le gros de la troupe le mardi 20 février et d'attaquer Fraissinet mercredi à midi. La troupe de Castanet avait passé deux jours près de Cassagnas à fourbir ses armes. Elle rejoint le mardi après-midi, au château de Terre-Rouge sur La Can de L'Hospitalet, la troupe de Roland qui venait du Pompidou. Les deux troupes descendent à Vébron et couchent chez l'habitant "par billets", comme des troupes régulières. Une assemblée religieuse a lieu dans l'église de Vébron rassemblant camisards et population. Y assiste en particulier Jacques Pontier, fermier du château de Rousses. Ce dernier rentre dans la nuit chez lui pour assurer l'accueil d'une troupe de camisards qui doit transiter vers Fraissinet le lendemain matin. "Cette troupe de scélérats a été reçue avant l'incendie de Fraissinet à Rousses tambour battant; Agullon, premier consul, homme dévoué au sieur de Salgas, les fit loger dans le lieu par billet. Pontier, officier & châtelain du sieur de Salgas, le haranga et exhorta de ne point faire de quartiers aux habitants de Fraissinet, de les brûler & tuer tous, parce que s'il en restoit un, il pourroit nuire aux autres, & après ce discours, cette petite troupe se joignit à la grande." (Baville) Le mercredi des Cendres, vers 8 heures du matin, le gros de la troupe quitte Vébron et est rejoint aux Vanels, à deux kilomètres de son point de départ, par une bande d'une cinquantaine de camisards venant de Rousses. Ces derniers, appartenant sans doute à la troupe de Moulines, avaient été rapidement ravitaillés par Jacques Pontier et Claude Agulhon, premier consul de Rousses. D'après l'acte d'accusation dressé par les juges du Gévaudan, les notables de Rousses, au cours d'une assemblée improvisée, invitèrent les hommes du village à se joindre aux camisards, et à arborer le signe de reconnaissance des membres de l'expédition punitive, à savoir " un rameau de buis au chapeau". Antoine Agulhon, 26 ans, fils du premier consul, fut particulièrement accusé de s'être joint aux camisards. Il est très vraisemblable que plusieurs jeunes gens de Rousses et de Vébron imitèrent l'exemple d'Antoine Agulhon. A partir des Vanels, la troupe commandée par Castanet et Roland, forte de près de 1.200 hommes entreprend la marche d'approche et l'encerclement de Fraissinet. Le dispositif d'assaut est en place, bien avant midi, Les Vanels et Fraissinet n'étant éloignés que de 5 kilomètres. Toute idée de surprise est abandonnée a priori par les assaillants et les habitants de Fraissinet ont eu le temps nécessaire pour se réfugier dans le réduit fortifié qui se situe dans la partie haute du village, entre l'église en bas et le lieu-dit "la Croix des Airettes" qui domine le village. Les habitants de Fraissine, qui se savaient particulièrement menacés par les camisards avaient enclos d'une solide palissade leur réduit central de défense au milieu duquel les maisons de Jacques Combemale, notaire et premier consul, et du sieur Atgier constituaient une sorte de donjon, l'église étant certainement comprise à l'intérieur de la palissade. Le curé Bugarel avait transporté ses meubles de lamaison curiale dans la maison de Jean Clément, tandis que le vicaire Jounis (ou Jounes) habitait la maison de Daniel Sérière. Il n'est pas encore midi. Tous les habitants de Fraissinet (ou presque tous) se sont réfugiés dans le réduit central, chez des parents ou dans les habitations qui leur ont été assignées par les autorités du village. Quatre quartiers périphériques ont été évacués. :
Au total, 250 habitants se sont repliés derrière la palissade. Les portes ont été barricadées, tant sur la palissade que dans les maisons. Les 60 hommes de la compagnie de bourgeoisie, bien pourvus en armes et en munitions, attendent l'assaut derrière le mur de bois épais et dans les deux maisons qui forment leur refuge le plus sûr. A midi exactement, les camisards montent à l'assaut, sans au son du tambour et en chantant des psaumes. Le premier assaut est repoussé par le feu intense des miliciens catholiques. Les assauts se suivent et les 1.200 camisards submergent le premier réduit de défense : les camisards envahissent l'église en enfonçant la porte et incendient les objets du culte (le tabernacle, les aubes et les chasubles, le crucifix de l'autel, les deux confessionnaux, les bois des fonts baptismaux, le banc des consuls, etc - les dégâts seront estimés à 379 £.). Puis ils entreprennent de réduire une à une les maisons situées dans l'enclos de protection (la maison d'Olivier Mazauric, le lieutenant de bourgeoisie, où ce dernier avait cru pouvoir laisser en sécurité sa femme et sa belle-mère, est incendiée ; celle du sieur André Rossel, subit le même sort) mais ils ne s'attaquent cependant pas aux deux maisons dans lesquelles la compagnie de bourgeoisie s'est barricadée. Le curé et son vicaire se sont certainement réfugiés dans la maison Combemale ou la maison Atgier. D'après Louvreleul, la bataille avait coûté 20 morts aux camisards. D'après Abraham Mazel, ils n'eurent que trois tués et plusieurs blessés, bilan qui paraît volontairement minimisé. Mazel reconnaît que, en ce qui concerne "les deux maisons où plus de 60 hommes armés s'étaient barricadés, on ne trouva pas à propos d'entreprendre de les chasser et de courir le risque de perdre beaucoup de monde, car ils faisaient de là un feu terrible, à proportion du nombre qu'ils étaient". L'attaque ne finit qu'à quatre heures du soir ; les camisards se retirèrent non sans avoir incendié quelques maisons des quartiers périphériques, et non sans avoir tué quelques personnes que leur âge ou leur maladie avaient empêchées d'être mises à l'abri. La tradition orale, sans doute renforcée par les livres de Louvreleul et de Court, situe l'horrible épisode du meurtre de la femme d'Olivier Mazauric au pied de la Croix des Airettes. Une habitante de Fraissinet, nous montrant cette croix de pierre qui domine le village, déclare à Robert Poujol à l'été 1977 : "C'est là que trois femmes ont été assassinées, le ventre ouvert, et les enfants ont été mis à la cime des lances par les camisards" (sic). |
| Le bilan du massacre de Fraissinet |
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Robert Poujol l'établit à partir des renseignements des registres d'état-civil de Fraissinet de ceux recueillis dans "L'état général des dommages" : 39 personnes ont été tuées le 21 février 1703 ou sont mortes de leurs blessures peu de temps après (10 hommes [dont au moins 4 âgés], 21 femmes [dont au moins 3 âgées] et 8 enfants) Sur ces 39 personnes, 33 ont été tuées dans l'enclos fortifié, près de l'église, et 6 seulement dans les quartiers périphériques (4 au Bac, 2 aux Clauzels). D'après le père Louvreleul, la jeune femme d'Olivier Mazauric, enceinte de 8 mois, est "partagée en deux" et sa belle-mère est également tuée. La femme d'André Rossel est "assommée" puis "brûlée" dans sa maison. Quatre autres personnes sont "brûlées" : Marie Arbousset, Marguerite Laporte, Jean Pic et Jeanne Pic, toutes habitant dans le bourg. La plupart des scènes d'horreur se sont passées dans le bourg, près de l'église : l'épouse de Jean Goût, une femme âgée, a "le cou coupé", sa fille Jeanne Goût est égorgée; la femme de Jean Portalier est "assommée" et son enfant Marie tuée; la femme de Jean Valez est "assommée". Il ajoute que les camisards n'épargnèrent pas même deux vieillards qui avaient 90 ans chacun : ils fusillèrent l'un dans son lit, l'autre sur sa chaise. Le drame le plus navrant survenu à la périphérie a concerné Jeanne Laporte, femme de Paul, et ses deux enfants, tués tous trois au Bac. Quelques femmes réussirent se sauver dans les bois avec leurs enfants. "L'état général des dommages" mentionne deux blessés :
61 familles de Fraissinet ont subi des dommages corporels et matériels. Les dommages corporels donnent lieu à des évaluations assez arbitraires :
"L'état" donne la description détaillée des immeubles détruits avec leur contenu : 48 maisons furent incendiées, à savoir, toutes les maisons du bourg (39 maisons dont celles de Jean Clément et Daniel Sérière réputées à l'abri et à l'exception de celles de Jacques Combemale et du sieur des Cévennes) et environ 25 % des 39 maisons de la périphérie (3 au Bac, 4 au Gazel et 2 aux Clauzels) Le montant total des dommages et intérêts sollicités est évalué par le premier consul à 42.000 livres, 29.000 livres pour les dommages matériels, et 13.000 livres pour les dommages corporels et le "pretium doloris". "Fraissinet de Fourques. Ce lieu est composé d'environ 30 maisons brûlées à deux près par les phanatiques. Tous les nouveaux convertis sont du Causse joignant la paroisse de Vébron, de Rousses et de Massevaques. La plus grosse troupe est de ce quartier conduitte par le nommé Castanet qui a un peu décheu de son authorité depuis Saumane." |
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