Lozère pittoresque
Variétés - Lever de soleil

Un des plus beaux spectacles qu'offrent les pays montagneux comme le département de la Lozère, est celui du lever du soleil, quand les brumes du printemps ou brouillard de l'automne enveloppent encore les sommets et comblent pour ainsi dire les vallées.

Nous avons été frappé de ce tableau merveilleux sur les chaînes qui bordent les vallées du Tarn et du Lot, et nous résisterions difficilement au plaisir de les présenter à nos lecteurs, si nous n'en trouvions une description pleine d'éclat et de vérité dans un ouvrage à peu près oublié aujourd'hui de M. Thiers : "Tandis que je gravissais, dit l'écrivain, par une matinée très froide, le sentier escarpé qui conduit au haut de la montagne, un brouillard épais remplissait l'atmosphère. Je voyais à peine les arbres les plus voisins de moi, et leurs troncs se dessinaient comme des ombres à travers la vapeur. Arrivé au sommet met, je fut ravi de me trouver au pied d'une gothique chapelle et ses ogives, ses arcs si divisés ses fenêtres au forme de rosaces, ses vitraux de couleur, a moitié brisés, me charmèrent. Enfin, me dis-je en passant sous l'antique porte, voici une véritable abbaye.

Le soleil, se levant à peine, donnait un relief extraordinaire à tous les objets. Le brouillard, que j'avais un instant auparavant sur la tête, était alors au-dessous de mes pieds, il s'étendait comme une mer immense, et allait flotter contre les montagnes et jusque dans leurs moindre sinuosités. Je voyais des bouquets d'arbres dont le tronc était plongé dans la vapeur, et dont la tête paraissait à peine ; des châteaux à quatre tours, qui ne montraient que leurs cônes d'ardoise.

La moindre brise qui venait soulever cette masse l'agitait comme une mer. Auprès de moi, elle venait battre contre les rochers, et j'aurais été tenté de me baisser pour y puiser comme dans un liquide. Bientôt le soleil la pénétrant, l'agita profondément, et y produisit une espèce de tourmente.

Soudain elle s'éleva dans l'air comme une pluie d'or ; tout disparut à travers cette vapeur de feu, et le disque même du soleil fut entièrement caché. Ce spectacle avait le prestige d'un songe ; mais un instant après, cette pluie retomba, l'air se retrouva aussi pur, le brouillard aussi épais, mais moins élevé. Grâce à cet abaissement de nouveaux arbres montraient leurs tètes, des coteaux inaperçus tout à l'heure présentaient leurs cimes grises oui verdoyante. Ce mouvement d'absorption se renouvela plusieurs fois, et à chaque reprise, le brouillard, en retombant, se trouvait abaissé, et une nouvelle zone était découverte: enfin la vallée se montra délivrée des brouillards, fraîche de la rusée et brillante du soleil.

Dans ce moment le voile était tiré ; je voyais tout, jusqu'à l'écume des torrents et au vol des oiseaux ; l'air était parfaitement pur ; seulement quelques nuages, qui se trouvaient sur la direction ordinairement plus froide des eaux ou des courants d'air, circulaient encore dans le milieu du bassin, se traînaient peu à peu le long des montagnes, remontaient dans leurs sinuosités, et venaient se reposer enfin autour de leurs pointes les plus élevées, où ils ondoyaient légèrement.

Mais la vallée, comme une rose fraîchement épanouie, me montrait ses bois, ses coteaux, ses plaines vertes du blé naissant, ou noires d'un récent labourage ; ses étages nombreux couverts de hameaux et de pâturages ; ses bosquets flétris mais conservant encore leur feuillage jaunâtre ; enfin des glaces et des rochers menaçants. Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est ce mouvement si varié des oiseaux de toute espèce, des troupeaux qui avançaient lentement d'une haie à l'autre, de ces chevaux qui bondissaient dans les pâturages ou au bord des eaux ; ce sont surtout ces bruits confus de sonnettes des troupeaux, des aboiements des chiens, du cours des eaux et du vent, bruits mêlés adoucis par la distance, et qui, joignant leur effet à celui de tous ces mouvements, exprimaient une vie si étendue, si variée, et si calme. Je ne sais quelles idées douces, consolantes, mais infinis, immenses, s'emparent de l'âme à cet aspect, et la remplissent d'amour pour cette nature et de confiance en ses œuvres."